Le blog du Prof. Sayeman BULA-BULA

Specialiste du droit international public

L’ECHEC DE L’ELECTION DU PRESIDENT DE LA COMMISSION DE L’UA A LA XVIIIE SESSION : CAUSES ET REMEDES

L’année 2011 a été marquée par plusieurs crises en Afrique. Parmi celles-ci, deux constituent des situations très graves : la controverse des résultats du scrutin présidentiel du 28 novembre 2010 en Côte d’Ivoire, « réglée » indirectement par des puissances occidentales, au moyen du recours à la force armée, d’une part, et la conquête violente du pouvoir en Libye par un groupement nébuleux, directement soutenu par l’Occident, d’autre part. Dans les deux conflits armés internationaux, le Conseil de sécurité a été utilisé comme paravent destiné à donner un semblant impossible de légalité internationale. Juridiquement, l’exercice a échoué avec éclat.

Le moment viendra où l’on pourra tirer au clair le rôle des acteurs divers dans ces agressions armées. Pour l’heure, il importe de regarder furtivement l’échec de l’élection ou de la réélection du président de la Commission. Au motif qu’il aurait des liens avec les prétendues crises ivoirienne et libyenne.

L’impasse politique paraissait prévisible. D’une part, le président en poste était tenté de briguer un second mandat. Il est de coutume dans la fonction publique internationale de tenter de le faire. D’autre part, le premier mandat de M. Jean Ping a été émaillé d’échecs cinglants qui autorisent sérieusement de douter de l’opportunité de renouveler son mandat. Encore qu’il n’endosse pas exclusivement la responsabilité de ces situations. La candidature sud-africaine, en la personne de Mme Zuma, apparaît dans ce contexte légitime.

*

  1. Ebauche de l’acte d’accusation contre le président de la commission

Sous le mandat de M. Jean Ping, l’UA a eu à faire face à des situations tout à fait inédites. On épinglera certaines d’entre elles avant de jauger la responsabilité du plus haut fonctionnaire de l’UA. A cette fin, il conviendra d’avoir à l’esprit notamment que la Commission est « le Secrétariat de l’Union »1. Elle « est composée du président… »2 qu’on peut identifier à un secrétaire général d’une organisation internationale.

  1. Le péché originel

La désignation du président sortant de la Commission africaine fut, à l’époque, une grave erreur de la part de ses électeurs. Elle se situe en droite ligne de la méprise qui a conduit, jadis, l’OUA à élire MM. Nzo Ekangaki, Ide Oumarou, Edem Kodjo, en qualité de secrétaire général de cette organisation. Que toute ces personnalités appartiennent à l’Afrique dite francophone importe peu. Diallo Telli, le plus brillant haut fonctionnaire que l’OUA ait jamais eu, était issu d’un pays également « francophone » alors engagé dans la décolonisation effective du continent. On ne saurait dire autant de M. Jean Ping face au nouveau défi.

Rien ne laissait prévoir l’ascension spectaculaire du Gabonais au poste de président de la Commission africaine. Ressortissant d’un pays « francophone » tout à fait secondaire ; il a embrassé sa carrière à l’ombre du président Bernard Omar Bongo, successeur de Léon M’ba. M. Ping dirigeait la Maison Civile de M. Bongo avant d’accéder au gouvernement en qualité de ministre des Affaires étrangères. C’est un homme lié à la françafrique, qui sera catapulté par le jeu de l’alternance entre régions reconnues par l’ONU, à la présidence de l’Assemblée générale de l’ONU. Ni la taille de son pays, adossé à un membre permanent du Conseil de sécurité, qui, en réalité, gouverne cette enclave pétrolière, ni sa faible population délaissée dans la forêt équatoriale de l’hôpital de Lambaréné, ni ses ressources naturelles, consciencieusement pillées par des sociétés multinationales, ne le prédestinaient à assumer de hautes charges à l’échelle du continent, encore moins de la planète.

  1. La bouée de sauvetage

Mais le Gabon et son national vont commettre un délit d’immodestie. Contre toute attente, cet « émirat africain » va oser postuler pour la présidence de la commission de l’UA. Il paraît ainsi utilisé, comme tout « émirat » afin de contrer la candidature d’Ali Triki de Libye. Inutile, à la lumière de l’actualité, de rappeler que celle-ci donnait des insomnies au moins à un membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU. Puisque ce dernier entretient son statut de « grand » grâce au maintien des colonies et des néo-colonies en Afrique. Pourtant, la contribution de la Libye à la gestation du projet de l’UA, à sa création et à son fonctionnement, est sans pareil depuis 1999.

Relevons en passant que sans tirer un seul coup de feu et sans avoir néo-colonisé un seul rocher en Afrique, la Chine émerge presque comme une superpuissance. Sans tambour, sans trompette, elle érige, à coup de 200.000.000 de dollars américains, un immeuble de cent mètres de haut, comportant notamment cent bureaux pour l’UA, deux amphithéâtres de 2.500 et de 1.000 places à Addis Abeba, inauguré le 28 janvier 2012. C’est plus qu’un symbole. La Chine prend pied en Afrique3. Elle dote ainsi l’UA de sa maison de verre plus moderne que le siège de l’ONU à New York. Le ravalement de façade de ce dernier ne change rien. Aucun membre permanent du Conseil de sécurité n’a la volonté d’appuyer ainsi politiquement, matériellement et logistiquement l’UA.

  1. Le bilan sommaire de l’UA en 2011

Incontestablement, le bilan politique de l’UA pour l’exercice 2011 est négatif. C’est peu dire. La responsabilité de cette catastrophe, a-t-on déjà signalé, doit être partagée entre les membres de l’UA, le Conseil de paix et de sécurité et la Commission, à dégager en priorité la part de celle-ci, le président a failli à sa mission. Il aurait dû, s’il est libre de ses actes, démissionner au courant de 2011. Lorsqu’on apprend que M. Jean Ping est candidat à sa propre succession, on peut douter, à tort ou à raison, de son indépendance et de sa capacité à assurer l’intégrité de l’organisation4. Pire, son opiniâtreté à maintenir sa candidature jusqu’au quatrième tour du scrutin ne manque de décevoir. Au moment où son challenger retire la sienne au troisième tour, sans que cela profite au président de la Commission en poste. Il s’agit d’un mandat dont la durée est bien limitée. Autre chose est la carrière administrative.

Nombreux sont les faits qui montrent le bilan nettement négatif du président sortant de la Commission. Primo, entré par la grande porte, le président est apparu comme submergé par les problèmes qui assaillent l’Afrique à l’heure de la mondialisation. Secundo, M. Jean Ping est inapte à rappeler à la Cour pénale internationale (CPI) le mandat lui imparti par les Etats. Aucune juridiction internationale ne peut se substituer à une instance judiciaire interne. La compétence, encore pénale, de la CPI n’est que subsidiaire. Elle ne peut intervenir qu’à ce titre. Que le juge allemand, de la chambre compétente de la CPI ait estimé, contre l’avis de ses deux autres collègues que les violences postélectorales au Kenya ne constituaient en rien des crimes contre l’humanité, mais plutôt des crimes de droit commun, ne doit pas laisser le représentant éminent de l’UA muet et sourd. Tertio, c’est sous le mandat du Gabonais que le sacro-saint principe de l’intangibilité des frontières issues de la colonisation, depuis le Sommet du Caire du 21 juillet 1964 a connu une brèche sérieuse avec la création, en juillet 2011, d’un « Etat » du Sud-Soudan. L’histoire le retiendra. Cela est contraire à l’objectif de l’UA. Il incombait au président de la Commission de tout mettre en œuvre afin que cette dernière empêchât la survenance de ce précédent fâcheux. Pourquoi des puits de pétrole au nord du Mali ne conduiraient pas des sociétés transnationales à fabriquer un « émirat » des Touaregs ? N’est-ce pas que c’est ouvrir une boîte à pandore pour une république du Somaliland, une république de Casamance, une république de Cabinda, un « Etat » de la Côte d’Ivoire du Nord, un Etat du Cameroun anglophone, des Etats multiples en RSA, une sécession en Guinée équatoriale, d’autres séparatismes au Nigeria, en Algérie (Kabylie), aux Comores, au Niger, au Tchad, en Namibie (bande de Caprivi), au Kenya (pays Somali), en Tanzanie (Zanzibar), en Ethiopie, etc. Le Secrétariat de l’UA a-t-il attiré sérieusement l’attention des Etats membres sur ce précédent fâcheux ?5

Quarto, le bilan de l’UA en général et du gestionnaire de quotidien de l’organisation se révèle tout à fait désastreux, d’abord dans l’affaire ivoirienne, et ensuite dans l’inattendue affaire libyenne.

Depuis une décennie, l’UA a laissé l’ingérence étrangère s’épanouir dans la « néocolonie modèle » de Côte d’ivoire. On a toutes les peines du monde à découvrir les initiatives appropriées prises par le président de la Commission afin de désamorcer la bombe laissée par l’houphouétisme. C’est ainsi que le dossier ivoirien a été internationalisé sans que l’UA ait eu une quelconque prise. Sauf l’une ou l’autre parade de la dernière heure, le président ne semble pas avoir voulu s’impliquer positivement dans le processus de destruction du droit à l’autodétermination du peuple ivoirien par des sociétés transnationales6 manipulant la CEDEAO, l’UE et l’ONU. Rivalisant avec le procureur de la CPI, le représentant du secrétaire général de l’ONU en Côte d’ivoire s’est érigé en pape médiéval intronisant Clovis dans la cathédrale de Reims. « Décolonisée » depuis 1960, mais sans défense nationale en vertu du statut des néocolonies de l’hexagone, la Côte d’ivoire est devenue un champ de bataille entre, d’une part, les forces d’occupation onusienne et française et, d’autre part, l’armée nationale ivoirienne ou son embryon. Comme si le caractère politique de la CPI était encore à démontrer, le président vraisemblablement légitimement élu, Laurent Gbagbo a été livré à cette justice vengeresse7 où l’usurpateur ne comparaît pas. Ni les forces d’occupation étrangères et internationales pour les crimes de guerre éventuellement commis. Comme si dans un conflit armé, une partie peut avoir, seule, l’exclusivité de la Commission des crimes de guerre ! C’est au secrétaire de l’UA de prouver les actes posés en vue d’assurer l’intégrité de l’organisation prise entre plusieurs feux.

L’apothéose dans le bilan catastrophique du président Ping a été atteinte dans l’affaire de la Libye. Victime des ambitions légitimes qui ont permis, au plan national, d’un trait de plume, de

  • effacer les bases étrangères humiliantes sur le sol national, dès le lendemain du coup d’Etat révolutionnaire du 1er septembre 1969 ;

  • sortir un agrégat de tribus arabes du moyen-âge au XXe siècle en leur procurant, gratuitement, transport individuel et collectif, logement, éducation, soins de santé, six heures de travail au maximum par jour ;

  • construire une société juste, égalitaire, libre et souveraine, sans ouvrier immigré à l’étranger ;

  • abolir l’esclavage, y compris le métier de domestique

  • répudier aussi bien le communisme que le capitalisme passé maître en crises régulières ;

  • payer rubis sur ongle tous ses achats d’équipements civils et militaires ;

  • avoir des réserves considérables de pétrole de qualité, à la suite de l’Arabie saoudite et de l’Irak ;

au plan international, de

  • répudier l’adhésion à la toile d’araignée de la mondialisation que constituent la banque mondiale, le fond monétaire international, etc.

  • projeter la création d’institutions africaines indépendantes analogues dans le cadre de l’UA ;

  • financer des causes de libération nationale, de l’Afrique du Sud (ANC) à la Palestine, en passant par divers Etats africains ;

  • financer le budget ordinaire de plusieurs Etats du Sahel ;

  • financer à titre principal le budget ordinaire de l’UA, bien au-delà des contributions de l’Algérie, de l’Afrique du Sud et du Nigeria ;

  • procurer du travail à des dizaines de millions d’Africains, d’Asiatiques, et d’Européens (Anglais, Italiens, Belges, etc.), d’Américains ;

  • tenter de stopper un conseil de sécurité débridé en faveur de la Cour internationale de Justice (CIJ) dans l’affaire de Lockerbie ;

  • faire preuve de prosélytisme vis-à-vis de l’Occident apeuré par la montée de l’Islam8 ;

  • constituer la première capitale africaine par l’affluence périodique des chefs d’Etat et de gouvernement ;

  • former l’unique maillon fort qui résistait encore dans toute l’Afrique au laminage de la mondialisation ;

  • entrer ainsi, malgré soi, en tension permanente avec l’Occident pour « crime » d’indocilité vis-à-vis de son mode de vie, de son système et de son hégémonisme ;

le gouvernement révolutionnaire libyen a vu son Etat agressé militairement par des Etats membres de l’OTAN9. Depuis l’agression des Etats membres de celle-ci contre l’ex-Yougoslavie, le Conseil de sécurité s’est transformé en guichet d’autorisation des « frappes aériennes » des pays indociles sans défense.

Le rôle assumé par le président de la Commission de l’UA qui, tantôt se mure dans un silence épais, tantôt proclame sans conviction qu’il n’y a pas de solution militaire à la situation qui prévaut en Libye, est affligeant. A l’issue de la mise en place au pouvoir en Libye par l’OTAN, d’un groupe nébuleux d’individus, en violation flagrante de l’acte de Lomé relatif à la création de l’UA ; le président effectue une visite à Tripoli cautionnant le coup de force extérieure. Semblable comportement est inadmissible. Que la Conférence des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union admette en son sein, le 29 janvier 2012, le représentant de ce groupe, demeure juridiquement une violation de l’acte de l’UA. Puisque ce dernier déclare hors la loi tout gouvernement inconstitutionnel.

Entre la candidature du Gabonais et celle de la Sud-africaine, le choix devrait être aisé par l’application des critères objectifs et subjectifs.car, le continent subit les conséquences néfastes de la mondialisation.

* *

  1. le profil du candidat président de la commission

A la différence du secrétaire général de l’ONU, qui apparaît comme l’otage des membres permanents du Conseil de sécurité10, le président de la Commission est largement libre. Puisqu’il n’existe pas à l’UA de membres permanents avec droits de véto. Mais il ne doit pas être sous l’influence des membres permanents de l’ONU qui interfèrent dans els affaires africaines11.

Il nous paraît, d’expérience, impossible de détacher le profil personnel du candidat avec les données objectives de l’Etat dont il est ressortissant. La succession éventuelle de M. Jean Ping par Mme Zuma le confirmera. Parmi les critères objectifs qui conforteraient la candidature sud-africaine figurent la participation très ancienne de l’Afrique du Sud, ancien membre cofondateur de la Société des Nations et membre cofondateur de l’ONU ainsi que membre cofondateur à la construction ou à la reconstruction du système international (Brazil, Russia, India, China, South Africa – BRICS), la contribution au budget de l’UA, l’attirance régionale, l’influence diplomatique à l’ONU et l’appartenance au club économique mondial G20)). Tandis que les critères subjectifs qui confèrent de la solidité à cette demande comprennent, entre autres, l’expérience gouvernementale, l’indépendance de la candidate et la maîtrise des dossiers brûlants internationaux.

  1. Les critères objectifs

On sait que l’Afrique du Sud, alors Union sud-africaine a été membre originaire de la Société des Nations en vertu du traité de Versailles du 28 juin 1919. Elle a apporté une contribution originale au droit international colonial par sa proposition relative au système des mandats12. Cette « idée du mandat, utilisée par les impérialistes pour masquer leur mainmise sur les ‘territoires non autonomes’ », a-t-on souligné, à juste titre13. Cette Afrique du Sud qui n’« éprouvait … aucune sympathie pour les intérêts de la population noire majoritaire »14 a aussi été cofondatrice de l’ONU. Son chef de délégation, le maréchal Jan Christian Smuts était hostile au droit de véto15.

Pour avoir contribué, sous des régimes politiques bien sur différents, mais conformément au principe de continuité de l’Etat, tantôt à l’établissement de la première organisation internationale à vocation universelle, la SDN, tantôt à la création de la seconde organisation internationale à caractère universel, l’ONU, l’Afrique du Sud a accumulé pendant environ un siècle une expérience rare en Afrique dans la [re]construction du système international. Rien d’étonnant au moment où l’ONU a atteint sa « ménopause »16 que cet Etat se joigne au Brésil, à la Russie, à l’Inde et à la Chine (le BRICS) afin de contribuer à la naissance de la troisième organisation internationale universelle17. Faut-il préciser qu’il constitue l’unique Etat membre de l’UA à participer à ce groupe informel qui ne plait guère aux Etats occidentaux. Par conséquent, les membres du gouvernement sud-africain, y compris sa candidate au poste de président de la commission de l’UA, doivent être mieux informés que quiconque en Afrique sur divers projets e restructuration du monde. L’Afrique y gagnerait.

D’autre part, c’est une vérité de lapalissade que l’Afrique du Sud dispose de l’économie la plus puissante du continent. Son PND de plus de 100 milliards de dollars américains lui permet – si elle le veut – d’accroître sensiblement sa modeste contribution actuelle au budget de l’organisation continentale. On peut avancer avec quelque marge d’erreur que l’animation du secrétariat de l’UA par une ressortissante de l’UA devrait amener le gouvernement sud-africain à renflouer les caisses de l’institution d’Addis Abeba. D’autant plus qu’il est vraisemblable que la manne libyenne n’inondera plus celles-là. Là-dessus, certains représentants permanents de l’UA expriment déjà des craintes. Qu’importent les discussions oiseuses africaines, la République sud-africaine siège au club restreint des pays les plus industrialisé du monde, le G20. Elle a donc dépassé le stade du G193, à peine affranchie de l’apartheid. Cumuler l’appartenance au club avec un mandat à durée limitée au sommet de la Commission devrait aller de soi. Puisque cet Etat pourrait faire entendre les aspirations des peuples africains, dans les instances où se décide réellement dans l’opacité le sort du monde.

Quoiqu’il en soit, il ne s’agirait là que d’une étape pour un Etat cofondateur, successivement de la SDN e de l’ONU, en vue de siéger en tant que l’un des membres permanents africains ave le droit de veto au Conseil de sécurité. Fini le temps où le maréchal Jan Christian Smuts se montrait hostile à la règle de l’unanimité des Grands au Conseil. Il n’y a qu’à voir l’engouement avec lequel l’Afrique du Sud se bouscule au portillon de ce dernier depuis à peine dix-sept ans. L’entretien d’une mission permanente de vingt-cinq membres au siège de l’ONU, juste après les vingt-sept membres e la mission d’Egypte et les vingt-six membres de la mission du Nigeria est significatif18. C’est dire que la RSA exerce lentement mais sûrement un une influence diplomatique à l’ONU. Elle donne l’air d’agir non seulement en faveur de ses intérêts nationaux mais aussi au profit des intérêts bien compris de l’Afrique dans certains domaines. En témoignent, les protestations émises, en janvier 2011, au sein du Conseil d sécurité de l’ONU, contre les actions entreprises et les mesures adoptées par ce dernier relativement à la situation en Côte d’Ivoire et en Libye par le Chef de l’Etat de la RSA en personne.

Tout de même, on ne doit pas oublier que deux ressortissants d’anciennes colonies françaises, le Malien Alpha Omar Konaré et le Gabonais Jean Ping, se sont succédé chronologiquement à l’UA comme si nous étions dans une certaine Francophonie19. L’alternance régionale veut qu’à la suite de l’Afrique de l’ouest (Mali), de l’Afrique centrale (Gabon), une personnalité de l’Afrique australe et ainsi de suite, puisse présider la commission e l’UA. Le désaveu de M. Ping à Addis Abeba, le 30 janvier 2012, a été tel qu’il n’a pu bénéficier du retrait de la candidature sud-africaine. Il est permis de noter que la diplomatie sud-africaine a eu le dessus sur la diplomatie de la puissance ou des puissances dissimulées derrière l’Etat sous-traitant du Gabon. C’est un secret de polichinelle que même au sein de la CEMAC, le Gabon et le Cameroun se trouvent en rivalité quasi-permanente. L’un des derniers enjeux disputés entre eux fut le siège, en 2011, de l’antenne de l’ONU pour l’Afrique centrale. D’autre part, il est de notoriété publique que la Guinée équatoriale et le Gabon se disputent, sur fond de gisements des hydrocarbures réels ou supposés des îles ou ilots maritimes. On pourrait multiplier à souhait les éléments qui alimentent les divergences de vue entre anciens territoires administrés par la France et assimilés. Comme ile st simpliste de voir l’Afrique en bipolarité : l’Afrique dite francophone et l’Afrique dite anglophone. Que deviennent alors l’Afrique arabe, l’Afrique lusophone ? Pour ne rien dire des Etats à part comme l’Ethiopie.

Les lignes qui précèdent ont eu l’insigne mérite, selon le souhait de l’auteur, de rappeler que l’élection par les Etats tient d’abord compte des données structurelles du pays dont relève le candidat. C’est ensuite seulement qu’un certain regard est porté sur le profil du postulant. Dès lors que le propos ne vise pas à développer in abstracto l’esquisse du président de la Commission, mais plutôt montrer la solidité de la candidature de la RSA ; il importe d’aller droit au but. Diriger le secrétariat d’une organisation politique exige une expérience gouvernementale. Mais puisqu’il s’agit d’un « secrétaire général », le président doit avoir l’indépendance d’esprit vis-à-vis des groupements étatiques, interétatiques, transnationaux et autres. Il doit traduire en acte, la position de l’UA, dans sa lettre et dans son esprit. Le postulant doit avoir un sens aigu de ses lourdes responsabilités. Il est tenu d’avoir l’expérience des crises internationales, particulièrement en cette période de transition internationale. C’est la personne qui incarne pendant la période de son mandat l’UA. Elle a intérêt, à cette fin, de s’inspirer du comportement d’un ou de deux secrétaires généraux de l’OUA, à savoir Diallo Telli et Salim Ahmed Salim.

La candidate sud-africaine a assumé et exerce des fonctions importantes au sein du gouvernement de la RSA. Elle a notamment participé, en tant que ministre des Affaires étrangères, au Conseil des ministres de l’UA à Sharm El-Sheik, en juin 2008. Elle y a marqué des points en obtenant la suspension des travaux du Conseil en vue d’une concertation subrégionale. Les charges actuellement assumées de ministre de l’Intérieur la désignent comme l’une des personnalités influentes de son gouvernement. Pour l’avoir connue au sommet de Sharm EL Sheik20, Mme Zuma m’a laissé l’impression d’une personnalité indépendante. C’est sous son autorité que s’est réunie la SADC au sujet d’un dossier. Lorsque j’ai appris que la RSA, nécessairement en accord avec la postulante, a retiré sa candidature afin que M. Jean Ping se rende compte de son impopularité21 même parmi la majorité qualifiée des dirigeants africains ; j’ai noté le sens de responsabilité qui anime la candidate. On aurait pu s’attendre qu’après ce camouflet le président de la Commission démissionnât. Hélas, il n’en fut rien. Il est alors apparu, à tort ou à raison, comme un homme lige de certains intérêts.

Quiconque a suivi la résistance exemplaire du peuple sud-africain contre l’apartheid, consacrée comme crime contre l’humanité22, a à l’esprit les noms des héroïnes telles que Nomzamo Winifred Madikizela dite Winnie et des héros, tels que Autshumao « the first ant only man eve to escape from Robben Island, and he did so by rowing to the mainland in a small boat »23. Et bien sur les résistants de l’ANC capturés à la ferme de Rivonia, jugés et emprisonnés à Robben Island.

Ancienne épouse de Jacob Zuma, président de la RSA, Mme Zuma s’est trouvée, comme son mari d’alors, dans l’œil du cyclone. Résistante de l’intérieur, elle a vécu l’expérience d’un conflit international de longue durée pendant la majeure partie de sa vie24. Elle apparaît ainsi comme une personnalité éprouvée, apte à assumer des responsabilités difficiles dans un continent déstabilisé.

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En définitive, l’UA devrait, au prochain sommet prévu à Lilongwe (Malawi), élire en tant que nouveau président de la Commission, la candidate sud-africaine, Mme Zuma. Les raisons décisives qui penchent en sa faveur ont été exposées plus haut. La conjugaison des critères objectifs et des critères subjectifs ne laisse planer aucun doute. Il serait invraisemblable que la sud-africaine ne soit pas au courant de l’esprit et de la lettre de l’acte de Lomé du 11 juillet 200025. Il y a fort à parier que sous l’autorité de l’actuelle ministre sud-africaine de l’intérieur, l’UA pourra mieux fonctionner26. Les puissances extra-africaines qui appliquent l’adage « le malheur des uns fait le bonheur des autres » réfléchiront par deux fois avant d’agresser militairement un Etat africain. On peut se demander si Madagascar, qui connaît une longue crise interne, n’a pas échappé, jusque là, à la promenade militaire des croisés de la « démocratie », grâce à l’implication de la RSA dans cette satiation à la demande de l’UA. D’ici le XIXe sommet de l’UA, le président actuel de la Commission devrait tirer sa révérence. Il y va de son intérêt personnel mais aussi et surtout de l’intérêt de l’Afrique. Il ne serait ni opportun, ni légitime de chercher à retourner la situation en sa faveur ou au profit d’un autre candidat.

1 Article 20 de l’acte de Lomé du 11 juillet 2000 relatif à l’Union Africaine.

2 Ibid.

3 Selon Kissinger, H., On China, The Penguin Press, New York, 2011, p. 506, la Chine “ defines a national ‘grand goal’ : to ‘become number one in the world’, restoring China to a modern version of its historic glory”.

4 D’après Boutros-Ghali, B., Mes années à la maison de verre, Paris, Fayard, 1999, p. 500, les rapports exécrables qu’il a eus avec les « Américains » étaient dus au fait qu’il tenait à « l’intégrité des nations unies et à l’indépendance du secrétaire général ».

5 Au 1er février 2012, le Sénégal semble entrer en crise préélectorale à la suite e la validation des candidatures à l’élection présidentielle du 27 février 2012 et le rejet d’une autre. Des puissances étrangères, les Etats-Unis D’Amérique et la France, ainsi que l’UE, interfèrent dans cette crise. Le Gouvernement sénégalais leur dénie le droit de « donner des leçons de démocratie ». Quelle est la position de l’UA et particulièrement du président de la Commission devant cette situation ?

6 Mc Whinney, E., Les Nations unies et la formation du droit, Paris Pedone/Unesco, 1986, p.258. Le juriste les tient pour des « forces économiques les plus impitoyables et les plus voraces de la société internationale … »

7 L’auteur s’inspire de l’expression heureuse de Mc Whinney, E., op. cit., p.80.

8 Huntington, Samuel P., The Clash of Civilization and the Remaking of World Order, Simon and Schuster, London, 2002, p. 210 : “ Islam is the only civilization which has put the survival of the West in doubt, and it has done that at least twice ”

9 Pourtant, la survivance anachronique de l’OTAN serait justifiée par « un but central : s’assurer
qu ‘[e] [elle] [la guerre froide]’ est bien toujours finie en prévenant une éventuelle remontée du contrôle politique et militaire russe en Europe centrale’ » Huntington, Samuel P., Le choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 2000, p. 234. L’assertion est démentie par les faits.

10
 Mc Whinney, E., op. cit. , p.186. L’auteur dénonce « l’]excès de considération que M. Waldheim manifestait pour les susceptibilité politiques des superpuissances … »

11
 Nguyen Quoc Dinh, Forteau, M., Dailier, P. et Pellet, A., Droit international public, 8ème édition, Paris, LGDJ, 2009, p. 78, qui nuancent leur analyse antérieure sur « un rôle régional très important… de la France en Afrique », Ibid, 4ème édition, p. 65.

12
 Rousseau, C., Droit international public, tome II, Les sujets de droit, Paris, Sirey, 1974, pp. 379 et ss.

13
 Gromyko, A., Mémoires, Paris, Belfond, 1989, p. 116. C’est Jan Christian Smuts, homme politique afrikaner, juriste formé à Cambridge, plusieurs fois ministre et une quinzaine d’années premier ministre de l’Union sud-africaine qui fut l’initiateur de l’idée. Rousseau, C., Droit international public, t II, op. cit., p. 379. Gromyko, A., Mémoires, op. cit., pp. 116-118. Pendant plus de deux décennies (1950-1971), l’Afrique du Sud donna du fil à retordre aux organes principaux des Nations unies, dont la Cour Internationale de Justice (CIJ) par son idée obsessionnelle d’annexer le Sud-Ouest africain (Namibie) qu’elle réalisa. V. l’avis consultatif du 11 juillet 1950 sur le statut international du Sud-Ouest africain, CIJ, Rec., 1950 ; l’arrêt du 18 juillet 1966, Ethiopie c. Afrique du Sud, Liberia c. Afrique du Sud, CIJ, Rec., 1966 ; l’avis consultatif du 21 juin 1971, CIJ, Rec. 1971.

14
 Gromyko, A., Mémoires, op.cit, p. 116.

15
 Gromyko, A., Ibid, p. 117

16
 Le mot est de Lewin, A., Rapport général, Les politiques des organisations internationales contemporaines, crises, mutation, développement, Les organisations internationales contemporaines, Colloque de la SFDI à Strasbourg, 21 au 23 mai 1987, Paris, Pedone, 1988, pp. 262 et ss.

17
 Il s’agit là d’une anticipation des initiatives du groupe BRICS, V. Casella, P. B., BRIC à l’heure d’un nouvel ordre juridique international, Paris, Pedone, 2011, 207 pages.

18
 V. Permanent Missions to the United Nations n°301, March 2011, United Nations, New York, pp. 84-86, pp. 192-194, pp. 247-248.

19
 L’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) regroupe, en théorie, des Etats ayant en partage, officiellement la langue française. En réalité, le centre pulsateur de la Francophonie tient pour pays francophones exclusivement des ses anciennes colonies. Qu’il rapporte la preuve contraire, elle est la bienvenue.

20
 L’auteur a eu à rencontrer, en compagnie du ministre des Affaires étrangères de la RDC, M. Mbusa Nyamwisi, Mme Zuma, au sujet de sa candidature au poste de juge à la CIJ, pour l’élection du 6 novembre 2008 à New York.

21
 L’opinion africaine en général a été choquée par la capture du président Laurent Gbagbo que certains téléspectateurs ont comparé à l’arrestation de P. Lumumba et de ses compagnons en décembre 1960. Elle l’a été davantage lors de la destruction barbare du gouvernement libyen et l’assassinat sauvage de son chef de l’Etat vraisemblablement le plus populaire du continent depuis des décennies, sans préjudice de ses limites. Même le président brésilien Lula a dû sermonner les dirigeants africains à Malabo (Guinée équatoriale) en juin 2011, lors du 17ème sommet de l’UA. Sous cet angle, l’Afrique gène énormément l’Amérique latine, entrée dans la décolonisation économique et l’Asie en voie d’industrialisation.

22
 V. convention internationale sur l’élimination et la répression du crime d’apartheid du 30 novembre 1973, ONU, Droits de l’homme. Recueil d’instruments internationaux, vol I (Première partie). Instruments universels, New York et Genève, 1994, pp. 80-86.

23
 Mandela, N., Long Walk to Freedom. The Autobiography of Nelson Mandela, Little, Brown and Company, 1994, p. 405.

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 Amandla était le cri de résistance auquel les combattants de l’ANC répondaient par Ngawethu. Emmanuel Pondi, de l’IRIC à Yaoundé, et ses collègues, ont créé un périodique Amandla, si symbolique, au début des années ’90.

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 Initié par le président Kadhafi, le projet de l’UA a connu dans sa gestation la contribution des anciens chefs d’Etat dont Nelson Mandela, Ben Bella, A. T. Touré. Des universitaires européens et africains y ont aussi collaboré.

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 Le président de la Commission, dont le pays « assiège » le Conseil de sécurité, devrait attirer l’attention de l’UA sur le choix des membres non permanents au Conseil de sécurité. Pour avoir assisté à l’une des séances, présidée par le Gabon, le 9 juin 2011, l’auteur s’exprime en connaissance de cause.

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