Le blog du Prof. Sayeman BULA-BULA

Specialiste du droit international public

IN MEMORIAM : BEN BELLA : UN DEVOIR DE MÉMOIRE COLLECTIVE

par
Sayeman Bula-Bula.
Professeur à l’Université de Kinshasa
Ancien juge ad hoc à la Cour international de Justice (La Haye)

Lorsque le 11 avril 2012, des médias étrangers annoncent qu’un « Géant a tiré sa révérence », à savoir Ahmed Ben Bella, je ressens le chagrin d’avoir perdu une haute personnalité attachante. Par ses actes internationalistes, le président Ben Bella a successivement marqué mon enfance (12 ans), mon adolescence (14 ans), ma jeunesse (18 ans), ma vie d’adulte (25 ans-). Pourtant, il n’a exercé que brièvement son mandat présidentiel (19962-1965). Peu importe. La période fut glorieuse en événements. L’illustre disparu n’y a pas manqué.

Rien de plus, normal que je fus le premier, à Kinshasa (RD du Congo), selon M. Chaabane Guettou, chargé d’affaires, à demander si un registre de condoléances avait été ouvert à l’ambassade. J’appelai simultanément à Alger et à Paris des amis algériens afin de leur exprimer mes condoléances très attristées. je demeure très affecté en dépit de l’âge avancé, quatre-vingt-seize ans de l’homme qui a incarné la libération de l’Algérie du joug colonial français. Quoiqu’ on dise souvent que la Révolution algérienne n’a pas eu de héros ; c’est  le peuple algérien tout entier qui le fut. Au-delà de l’Algérie, la perception des choses peut être différente. Ben Bella fut l’un des héros.

Nul n’est prophète chez lui, dit-on. Les autorités soviétiques ne se sont guère trompées en proclamant Ben Bella le 25 avril 1964 ‘héros de l’Union soviétique’[1], l’une des figures de proue de l’époque. Peu d’Algériens que je rencontre aujourd’hui à Paris, à Bruxelles et ailleurs, se souviennent encore de cette génération  héroïque. Pourtant, s’ils savaient que grâce à ces derniers, Alger fut, au début des années soixante et soixante-dix, l’une des trois capitales de l’aile marchante du tiers monde, aux côtés de La Havane (Cuba) et de New Delhi (Inde) ! Cette « Algérie héroïque de la guerre de libération nationale exemplaire »[2]qui a exercé une grande influence sur le processus de décolonisation en Afrique. Rien que pour citer qu’elle, la Belgique fut hantée, à la suite de l’insurrection de Léopoldville (Kinshasa) le 4 janvier 1959, par la perspective de mener une guerre coloniale au Congo belge. A la  différence d’une grande puissance, telle que la France, elle n’aurait pu s’y aventurer. Si la jeunesse algérienne résidant à l’étranger savait que tout le système éducatif des pays hôtes, tout le système d’encadrement subtil de la société, cultive sous diverses formes, la mémoire collective. Un peuple qui ignore son passé ne comprend que superficiellement son présent. Il navigue à vue, sans boussole, vers le futur.

Dès le lendemain de la décolonisation bâclée du Congo belge, le « modèle des indépendances empoisonnées »[3] par la Belgique, le nom d’Ahmed Ben Bella, entre autres, se répandit au sein de la population congolaise. Des parents attribuèrent le « prénom » de Ben Bella, BenBella[4], en langues congolaises, à leurs bébés. L’opinion algérienne doit le savoir.

L’exercice du devoir de l’intellectuel de témoigner de son époque, auquel je me plie allègrement, n’a qu’une modeste ambition : montrer l’envergure internationale d’Ahmed Ben Bella, tel que je l’ai connu, tantôt de loin, tantôt de près. Il fut un bel homme, grand, bien bâti, l’esprit lucide et le regard perçant. Il paraissait en bonne santé en novembre 1999.

Par delà devrait transparaître son action internationaliste effective  ou avortée. Il ne s’agit donc point d’une biographie que la génération des chefs historiques survivants du FLN connaissent mieux que tout étranger[5]. Semblable entreprise s’ordonne autour des axes suivants : la solidarité anti-néocolonialiste (1961-1999), la solidarité panafricaniste (1962-1999) et la solidarité internationaliste.

A. La solidarité anti-néocolonialiste

La décolonisation insidieuse du Congo belge, le 30 juin 1960, s’est avérée, à la suite de l’assassinat[6] du premier ministre Patrice Lumumba, « un fils exceptionnel de l’Afrique »[7], élu démocratiquement selon les normes occidentales, une simple étape pour la plus longue lutte anti-néocolonialiste qu’ait jamais connue l’Afrique de 1960 à ce jour. Lors de son adresse au peuple congolais à Kinshasa, le 30 juin 2001, le premier ministre belge n’avoua-t-il pas notamment « …je veux dire au peuple congolais, où qu’il vive sur ce grand territoire, que nous savons sa douleur et les épreuves endurées »[8] ?

Selon les anciens chefs d’Etat Ghana et de l’Algérie, les deux Etats ont tentés en coopération étroite d’enrayer les agressions armées et les ingérences étrangères caractérisées dans les affaires du Congo pendant la première moitié des années soixante. Il ressort des archives de l’Etat du Ghana  que Kwame Nkrumah proposa au Secrétaire général des Nations unies  U Tharn, le 2 octobre 1963 que

« an All-African Brigate should take over from the UN after withdrawal from the Congo »[9]

Bien plus, il ajoutait

“/I must emphasize that the African States are capable of keeping a Brigade in the Congo, with UN technical assistance, until the Congolese National army is ready to take over from an all-African army. Indeed, Ghana and Algeria alone should be able to understake this responsibility and theis eliminates the risk of interference in Congolese affairs by interested foreign Powers”[10]

Mais le centre pulsateur du capitalisme avait déjà décidé de la recolonisation barbare du Congo.

A la suite de l’agression armée anglo-belgo-américaine a Stanleyville (Kisangani) et à Paulis (Bunia), le 24 novembre 1964, au mépris des négociations intercongolaises organisées alors sous les auspices de la Commission de la conciliation et de médiation de l’Organisation de l’Unité africaine, présidée par Jomo Kenyatta à Naïrobi, « the pretext again being that they were trying to save hostages »[11] ; Kwame Nkrumah alerta l’empereur Hailé Sélassié d’Ethiopie et le président Ben Bella d’Algérie le 27 novembre 1964 :

“…we must each decide very quickly what aid we can give to the Congo to rescue it from complete collapse… “[12]

Par sa note

“one 8 December…President Ben Bella of Algeria… replied that he agreed with me [Nkrumah]that action should not await the outcome of the Addis-Ababa meeting”[13]

Bien qu’il estimait que la réunion extraordinaire de l’OUA pourrait toujours avoir lieu, telle que prévue le 18 décembre 1964 à Addis-Abeba.

C’était une fois de plus sans compter avec les « forces économiques les plus impitoyables et les plus voraces de la société internationale, et notamment [les] grandes sociétés multinationales appartenant aux occidentaux et contrôlées par eux »[14]. Il importe de souligner que le Congo a été et demeure encore un « chasse gardée du grand capitalisme »[15]. Pire, il serait devenu même » l’un des derniers Far West de la planète »[16]. C’est l’instauration de la démocratie.

Des entretiens que j’ai eus avec le président Ben Bella, en Suisse, en novembre 1999, mon interlocuteur était ravi de relater les faits historiques et d’actualité sur le Congo. S’agissant des événements des années soixante, son exposé concordait pour l’essentiel avec les écrits du président Nkrumah. Mais auparavant, j’ai eu droit, en présence de son garde de corps[17], à une leçon d’histoire sur la colonisation brutale de l’Afrique par la France[18]. Selon ses dires, il y eut plus d’un million de morts !

L’affaire du Congo, ainsi qu’on l’a qualifiée à l’époque, a mobilisé les énergies du tiers monde, notamment des Etats progressistes africains. Parmi lesquels on cite le Ghana, l’Egypte, la Guinée, le Maroc et le Mali[19]. Le président Ahmed Ben Bella, me communiqua quelques informations à ce sujet. Le gouvernement algérien décida de convaincre le gouvernement d’Egypte d’aider le Congo victime d’agression impérialiste. Il sensibilisa dans ce sens les gouvernements du Mali et de la Guinée. Tous ces Etats, entre autres, furent d’accord d’apporter une assistance multiforme dans les domaines politique, diplomatique, militaire et logistique. La coordination de toutes ces aides fut confiée au héros marocain Mehdi Ben Barka. Afin d’éviter que la présence physique de militaire d’Afrique du Nord fut remarqué dans le Nord-Est du Congo(Stanleyville) ; fief des  éléments survivants du gouvernement légal et légitime mués en révolutionnaires en 1964 ; il fut décidé l’envoi d’officiers maliens et guinéens.

Hélas ! Il était trop tard. Ainsi qu’on l’a signalé plus haut, l’agression anglo-belgo-américaine avait brisé le centre de résistance organisée semant la mort et la désolation parmi la population de Stanleyville et des alentours. Le Royaume-Uni prêta l’île d’Ascension comme escale à plusieurs centaines de parachutistes belges transportés par des avions hercules américains, tandis que qu’une colonne hétéroclite lâchée de la base de Kamina, sous la direction du colonel Fréderic Vandewalle[20], des centaines d’ « affreux », à savoir des mercenaires, ressortissants de Belgique, d’Allemagne, de France, d’Italie, du Portugal, d’Afrique du Sud, du Royaume-Uni, de Grèce, d’Espagne, de Suisse, de Rhodésie, d’Israël, assistés d’auxiliaires de l’ancienne armée coloniale, la Force publique, rebaptisée Armée nationale congolaise, ainsi que des « oies sauvages » de la pseudo gendarmerie katangaise plonge la contrée à feu et à sang[21]. C’est l’opération Ommegang.

Quelques mois auparavant et sous la pression de l’Algérie, en juillet 1964, le président égyptien Gamal Abdel Nasser, hôte du sommet des Pays Non Alignés au Caire, mit l’ancien chef sécessionniste au Katanga, Moïse Tshombé, en quarantaine. Il ne put participer au sommet. C’est la direction politique du FLN, à l’issue d’une réunion extraordinaire, qui prit cette décision. Elle fut entérinée par la conférence[22].Il s’agit là d’un acte de solidarité anticoloniale à l’actif du président Ben Bella et de son gouvernement.

En définitive, note un observateur, le « succès néocolonial au Congo annonçait le reflux continental du mouvement anticolonial »[23]. Les preuves rapportées consistent dans la stagnation du processus de libération des colonies portugaises, la «  neutralisation temporaire » du procès d’éradication de l’apartheid en Afrique du Sud, le succès obtenu par le régime minoritaire et raciste de la Rhodésie du Sud, « et enfin,… le renversement du régime de Ben Bella en Algérie en 1965 »[24]. On devrait partager l’analyse pénétrante de Ludo De Witte ainsi corsée : « si l’Afrique avait la forme d’un revolver dont le ,Congo était la gâchette, pour reprendre l’expression de Frantz Fanon, l’assassinat de Lumumba et de dizaines de milliers d’autres nationalistes congolais, pendant la période 1960-1965, aura été le spasme ultime de l’Occident détruisant le développement indépendant et authentique du continent »[25].

Mieux que beaucoup d’autres icônes de la politique africaine, Ben Bella l’a, de bonne heure, bien compris. C’est ainsi qu’au lendemain de la révolution du 17 mai 1997 au Congo, il a mis en garde de manière très appuyée le président Laurent Kabila, sur la menace que constituait le régime en place à Kigali (Rwanda) pour Etat congolais. L’ancien chef de l’Etat algérien m’a confié avoir sollicité de son camarade de lutte une visite au Congo. Le but consistait à débattre sérieusement à deux de la situation prévalant dans la nouvelle République démocratique du Congo. Comme à l’accoutumée, Laurent Kabila lui répondit : « camarade Ben Bella, avez-vous besoin d’une invitation officielle pour visiter le Congo ? » Combien de congolais, au pays et à l’étranger, ont souffert de cette manière typique de Laurent Kabila d’esquiver des questions fondamentales ? A juste titre, a-t-on pu écrire que la révolution du 17 mai 1997 «  a popular uprising »[26] même comparer cette dernière à la Chute du mur de Berlin en Europe[27]. Semblable événement ne se présente qu’une fois en une génération[28].

Solidairement constant, Ben Bella sera présent, comme témoin, lors de la conclusion de l’accord de Syrte du 18 avril 1999 relatif au règlement des différends dans les Grands Lacs africains[29]. Un chiffon de papier pour Yoweri Kaguta Museveni[30], président de l’Ouganda, l’un des signataires –Un acte nul et non avenu, pour Paul Kagame, adulé par ses maîtres comme « the Napoleon of Africa »[31]. Ce dernier ne daignera même pas de participer à la négociation. Le traité semble être mort-né.

L’engagement de Ben Bella pour le panafricanisme semble rencontrer déjà l’époque de la guerre de libération nationale. Il ne se démentira pas jusqu’à la création de l’Union africaine à laquelle le patriote algérien à contribuer en passant par l’Organisation de l’Unité africaine.

B. La solidarité panafricaniste

C’est un secret de polichinelle qu’Alger libérée devint vite le creuset de formation des combattants de la liberté de toute l’Afrique. En fait, déjà Rabat de Mohammed V “was the cross roads of virtually every liberation movement on the continent”[32]. Point n’est besoin d’examiner chacune de ces organisations du Mozambique, de l’Angola, de la Guinée- Bissau et du Cap-Vert et d’autres. Elle s’érigea par la suite en l’une des capitales tricontinentales avec La Havane et New Delhi. On omet souvent de relever que Nelson Mandela, en sa qualité de chef de l’Umkhonto we Sizwe, le « fer de lance de la nation » ou la branche armée de l’ANC, a été fortement impressionné par l’ALN au cours de la visite dans les camps de celle-ci. Il m’est apparu aussi opportun, lors de mon entretien avec l’ancien président Ben Bella de lui poser certaines questions sur l’ancien président Rolihlahla Nelson Mandela.

Mandela rapporte:  “We spent several days with Dr Mustafa, head of the Algerian mission in Morocco, who briefed us on the history of the Algerian resistance to the French”[33]. L’auteur constate que

“[the] situation in Algeria was the closest model to our in that the rebels faced a large white settler community that ruled the indigenous majority”[34]A l’issue de trois jours de séjour à Rabat, M. Mustafa“ sent us to oujda… across the border from Algeria and the headquarters of the Algerian armary in Morocco. We visited an army unit at the front, and at one point I took a pair of field glasses and could actually sec French troopes across the border.I confess Iimagined that I was looking at the uniforms of the South African Defence Force[35]

On connaît l’étroite coopération qui liait alors l’Afrique du Sud notamment aux plans de l’armée, de la sécurité et de la police.

Un ou deux jours plus tard

 “ I was a guest at a military parade in honour of Ahmed Ben Bella, who was to become the first prime minister of independent Algeria and  who had recently emerged from a French prison”[36]

Ainsi,  l’Algérie riveraine de la Méditerranée a instruit, en toute solidarité panafricaine, Rolihlafla Nelson Mandela de l’Afrique du sud riveraine à la fois de l’Atlantique sud et de l’océan Indien. C’est un chef de la guérilla de l’ANC qui assiste à la parade militaire organisée en l’honneur du premier ministre de l’Algérie indépendante en 1962. D’autre part la similitude  entre les deux colonies de peuplement européen est frappante. Elle va bien au-delà.

Qui aurait cru que plusieurs décennies plus tard, les deux hommes collaboraient ensemble pour l’élaboration du negotium de l’acte portant création de l’Union africaine à Syrte autour du président Muammar El Gaddafi ? Tous les deux étaient des anciens chefs de l’Etat.

D’après Ben Bella, Mandela était jeune par rapport à lui de trois ans. A la question de savoir comment il a pu demeurer constant sur les principes tandis que son cadet les a transigé ; le président Ben Bella tenta d’abord de l’esquiver. En tant qu’universitaire, je réussis à lui délier la langue… on échangea ensuite sur le projet de l’Union africaine. Car Ben Bella, Julius Nyerere, Nelson Mandela etc. figuraient parmi les anciens chefs d’Etat qui y travaillaient.[37] Engagé pour le « triomphe inéluctable de l’un des dénominateurs communs de l’humanité : la justice »[38], le géant algérien ne pouvait pas demeurer indifférent face à un risque d’affrontement entre les deux colonies d’alors, l’Union soviétique et les Etats-Unis d’Amérique. D’autant plus qu’un peuple ami se trouvait exposé à « l’hiver nucléaire »[39].

C. La solidarité internationaliste

L’affaire des missiles soviétiques à Cuba amena Ahmed Ben Bella à faire la navette entre La Havane et Washington du 8 au 17 octobre 1962 la République algérienne démocratique et populaire n’avait que quelques mois d’existence. Elle n’appartenait pas à l’oligarchie atomique. Par ailleurs, le monde apparaissait divisé de manière radicale entre le capitalisme et le communisme. Le Groupe des Pays Non Alignés, éclos à Bandoeng(1964), émergea effectivement à Belgrade(1964). Cuba appartenait au Groupe.

Il semblerait que les Etats-Unis d’Amérique avaient eu de bons rapports avec le FLN depuis la guerre de libération nationale[40]. De là à comprendre que le jeune John Fitzgerald Kennedy ait réservé un bon accueil au jeune Ahmed Ben Bella, quelle que soient les différences énormes qui les séparaient ; il y avait un pas qu’on pouvait franchir. Mais l’enjeu était trop énorme pour qu’une médiation algérienne soit pleinement couronnée de succès. Au moins, les navettes de Ben Bella, ami intime à Fidel Castro, le dernier survivant d’une génération héroïque, a autorisé un dialogue à trois. Kennedy jouait sa crédibilité sinon son poste. Tel n’était pas le cas, ni pour Fidel Castro, ni pour Khrouchtchev. Londres et Paris avaient encore frais en mémoire l’ultimatum de Boulganine[41]qui, au-delà de l’humiliation subie à Suez (1956), les avait remis à leur place de puissances plutôt moyennes que grandes. N’en déplaise au formalisme de San Francisco et de son Conseil de sécurité. Les deux gouvernements européens ne pouvaient qu’en appeler à la fermeté du gouvernement américain.

J. F. Kennedy décréta la « quarantaine » le 22 octobre 1962. La marine américaine arraisonna un navire battant pavillon panaméen, le Marucla, le 26 octobre 1962 ; Khrouchtchev rétablit l’équilibre stratégique le 28 octobre 1962 en exigeant que les négociations bilatérales englobèrent aussi les fusées américaines installées en Turquie. A la postérité, Andrei Gromyko écrit que « [l’] URSS consentit à retirer les fusées…à condition que les Etats-Unis respectent l’inviolabilité des frontières cubaines et renoncent à toute agression. L’URSS demanda également qu’en retour les Etats-Unis retirent leurs fusées de Turquie »[42]. L’auteur poursuit « …le Président prit la décision de principe de retirer les missiles américains de Turquie- ce qui advint en effet »[43]. Le blocus naval fut levé le 20 novembre 1962.

La littérature juridique occidentale, en général, feint d’ignorer que « Kennedy voulait envahir Cuba et qu’il courut le risque d’un conflit atomique »[44]. C’est la « sagesse d’un paysan » qui l’évita[45].

Sous l’angle du propos qui nous intéresse, l’important est que, pour la première fois, en pleine guerre froide, un chef de l’Etat fraîchement installé, d’un Etat secondaire tout à fait neuf, a mis le doigt dans l’engrenage d’un conflit nucléaire probable par solidarité internationaliste. Comme le reconnaît Fidel Castro, Ben Bella « nous a manifesté sa solidarité »[46]. Le peuple cubain « l’a accueilli avec enthousiasme »[47]. L’année suivante, «  à l’appel du peuple frère d’Algérie,… un bataillon de vingt blindés modernes équipés de dispositifs de vision nocturne…, des pièces d’artillerie… plusieurs centaines de combattants… ont traversé[p]our la première fois l’Atlantique » en vue de défendre l’Algérie… « menacée dans la région de Tindouf »[48].

Le président algérien n’a-t-il pas alors sorti son Etat de la masse des Etats secondaires qui peuplent la scène internationale ? Ben Bella, a-t-il alors balisé le chemin qui a conduit ses successeurs à servir sinon de médiateurs, à tout le moins de conciliateurs entre les Etats-Unis d’Amérique et l’Iran ? L’une des dernières questions posées à mon interlocuteur considérable s’articulait comme suit : « Monsieur le président, ne pensez-vous pas devoir rédiger des mémoires à l’intention des générations futures ? ».Il me répondit simplement : « Je n’y pense pas encore ».

En dernière analyse, il serait désirable d’ériger une pyramide universelle consacrée aux dieux et aux héros modernes. Non point parce qu’ils auraient marqué leur époque d’une manière quelconque. On risquerait d’y trouver des monstres qui se sont distingués par des atrocités. Non point parce qu’ils ont exercé les pouvoir d’Etat durant une période de temps. On pourrait y rencontrer des monarques, civils, militaires ou religieux à vie. Non  point parce qu’ils sont issus d’une certaine latitude. La notion de « nations civilisées » n’a jamais eu de sens.

Il faut conserver dans une pyramide universelle les cendres de personnalités politiques, intellectuelles, scientifiques, sociales, religieuses, morales, artistiques … qui ont donné le meilleur d’eux-mêmes afin que triomphe la dignité humaine. Puisqu’elles sont entrées, exceptionnellement, de leur vivant, dans l’Histoire. Lorsqu’ on décortique cette source authentique des valeurs, jaillissent la liberté, l’égalité, la justice, la fraternité, l’humanité…

Pour avoir accueilli à Alger et ailleurs des hommes et des femmes avec lesquels il avait en partage ces valeurs, pour avoir été et être demeuré particulièrement attaché au martyre sans fin du peuple congolais en raison de la foi en ces qualités, pour avoir enduré des souffrances énormes du fait de l’occupant colonial et du fait de certains de ses compatriotes à cause de l’attachement à la dignité de tout être humain sur la planète, pour avoir osé s’interposer dans une situation de tension extrême opposant les deux super puissances de l’époque au nom de la solidarité internationaliste, pour avoir sacrifié ses belles années de jeunesse et ses années sereines de repos afin que dignité soit restituée aux peuples dans sa plénitude ; Ahmed Ben Bella est entré, de son  vivant, dans l’Histoire à la suite de : Amilcar Cabral, Afana Osende, Allende Salvador, Barka Mehdi Ben, Beauvoir Simone de, Beti Mongo, Bolivar Simon, Chomsky Noam, Diop Cheikh Anta, Fanon Frantz, Gaddafi Muammar, Gandhi Mahatma, Garaudy Roger, Guevara Ernesto, Kabila Laurent, Kwame Nkrumah, Louverture Toussaint, Lumumba Patrice, Makeba Myriam, Marti José, Minh Hô Chi, Mitterrand Danielle, Mugabe Robert, Mulele Pierre, Nasser Gamal Abdel, Nyerere Julius, Ouandié Ernest, Palme Olof, Rodley Walter, Sankara Thomas, Sartre Jean-Paul, Slovo Joe, Torres Camilo,

Que tous ces Grands veuillent bien accueillir leur Homologue.

Kinshasa, le 22 avril 2012


[1] Fontaine, André, Un seul lit pour deux rêves. Histoire de la ‘détente‘,1962-1981,Paris, Fayard, p.516.

[2] Bula-Bula,S., L’odyssée du nouveau droit de la mer dans les abysses, Klawer Law International,The Hague, London, Borton, 1999, p.66.

[3] Ki-zerbo, Joseph, Préface à l’ouvrage d’Ahmadou A-Dicko, Journal d’une défaite. Autour du referendum de 28 septembre 1958 en Afrique noire, 1992, p.XIV

[4]  Faute de n’avoir été autorisé par les intéressés, je ne saurai les citer nommément. Ainsi, il y a un Ben Bella K., mais aussi des Fidel N., pour Fidel Castro, Lénine, O., Staline M., etc.

[5] Cherki, Alice, Frantz Fanon. Portrait, Paris, Editions du Seuil, 2000, p.145 note 1 donne des indications sur la biographie d’Ahmed Ben Bella. Sans commentaire de notre part.

[6]  Les Nations unies ont mis à contribution la Cour internationale de justice, présidé J., Berderant au sujet de ces graves événements. Sans suite. J Ronsere, S., la Cour internationale de justice en 1961, Revue générale de droit international public 3ème série, t. XXXIII, octobre-décembre 1962, n°4, p.703. Sans succès. Comme la commission de conciliation instituée par une convention franco-marocaine afin d’examiner l’affaire de la piraterie aérienne commise par la France, le 26 octobre 1956 contre l’avion transportant Ben Bella et ses compagnons n’a pu fonctionner, Nguyen d Binh et al. Droit international public, 4ème Edition, Paris, LGBY, 1992, 774.

[7] Gromyko, Andrei, Mémoires, Paris, Belfond, 1999, p.257

[8] Discours du premier ministre belge le 30 juin 2001, à Kinshasa , cité par Bula-Bula, S., opinion individuelle jointe à l’arrêt du 14 février 2002, Affaire relative au mandat d’arrêt du 11 avril 2000( République démocratique du Congo c. Belgique), CIJ, Rec, 2002, p.102, par 7.

[9]  Nkrumah, K., Challenge of the Congo. A Case Study of Foreign Pressure in an Independent State, London, Panaf Books, 1974, p.231.

[10] Ibid. Les italiques ont été ajoutés.

[11] Nkrumah, K., Challenge of the Congo, op.cit., p.262

[12] Ibid, p.264

[13] Ibid, p.264

[14]  Mc Whinney, E., Les Nations Unies et la formation du droit. Relativisme culturel et idéologique et formation du droit pour une époque de transition, Paris, Pedone, 1986, p.258.

[15] Fontaine, André, Un seul lit pour deux rêves.-Histoire de la détente, 1962-1981, Paris, Fayard, 1981, p.472. V. aussi, Bula-Bula, S., L’agression permanente en tant que mode de domination étrangère du Congo. Rapport introductif, La guerre d’agression contre la République démocratique du Congo et l’interpellation du droit international, Actes des Journées de réflexion du 5 au 6 octobre 1998, Kinshasa, Presses de l’Université de Kinshasa, ss. d. p.26 : «  Il est une constance et une continuité de convoitises d’ordre économique de l’Occident sur le Congo depuis des siècles… Certes, les produits marchands ont changé, l’esclave, le caoutchouc, l’ivoire ont été remplacés notamment par l’or, le diamant, le cuivre, le colbat, l’uranium et les hydrocarbures… mais il s’agit du même motivations mercantiles »

[16] Braeckman, C., Les nouveaux prédateurs. Politique des puissances en Afrique centrale, Paris, Fayard, 2003, p.180.

[17] Selon Ben Bella, son garde du corps était le fils d’un commerçant libyen. Ce dernier fut le premier à offrir au FLN un camion. Le camion servit au transport d’armes, munitions et ravitaillement aux maquisards algériens opérant au Sud algérien.Adolescent, Muammar Gaddafi séjournait  dans le maquis du FLN où il s’abreuvait de la littérature de combat de ce dernier.

[18]  A partir de 1835, L’Emir Abdelkar résista longuement à la conquête coloniale française jusqu’à la défaite. C’est l’artiste, poète, chanteur gabonais, l’inégalé Pierre Akenengué qui, dans « Anome Anomie » a immmortalisé des héros du tiers monde, de l’Asie à l’Amérique latine en passant par l’Afrique. Ainsi, il glorifie Abdelkader, R     abat,Samori Touré, Shaka,Behanzin,Lumumba,Cabral,Matsua,Guevara, Malcom X,Nguyen van Troi,Nzinga, Mbombe, etc.

[19] Devlin, Larry,Chef of Station, New York, Public Affairs, 2007 pp. 108 et 118. L’artisan sur le terrain de la destruction de la jeune République du Congo reconnaît que « Nkrumah, Ghana’s president[ fut] perhaps the most influential African leader at that time ». L’auteur relate dans ses mémoires, parfois avec photos à l’appui, combien il fut le dirigeant effectif des hommes mis en place, par des puissances étrangères, à la suite du renversement du premier gouvernement légitime et légal du Congo. Néanmoins, il omet de nombreux faits et souvent les falsifie.

[20]  Parmi les criminels de guerre étrangers qui ont joué un rôle, au moins égal à celui de leurs émules nazis, figurent notamment le colonel Fréderic Vandewalle, ancien chef de la sûreté du Congo belge et Larry Devlin, chef du bureau de la CIA à Kinshasa. Lorsque ce dernier revint à son lieu du crime, Kinshasa, en 1976, le gouvernement du président du Congo-Brazzaville, Marien Ngouabi, adressa au gouvernement du président Mobutu, une note de protestation. Stagiaire au Ministère des Affaires étrangères et de la coopération internationale, j’ai pris connaissance de la communication. Peu  après Larry Devlin quitta Kinshasa pour la Virginie où il résiderait.

[21]  Nkrumah, K., Challenge of the Congo, op.cit., pp 267-268, sur les atrocities commises par les troupes belges et leurs auxiliaires congolais ; The Guardian, on 26 November 1964 : ‘’ [t]he streets in Stanleyville are virtually deserted. Belgian troops are…killing and arresting suspected rebel supporters, shooting them summarily and apparently without authority” .The Daily Telegraph, on 7 December “came an account… the terrible reprisals against nationalists in Stanleyville: ‘’12,000 Africans suspected of rebel sympathies have been screened a man’s name was called out and the watching cross booed, he was immediately condemned to death, taken beside the river and shot”. Les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, au stade de Stanleyville, avaient bien précédé de plus d’une décennie  les massacres au stade de Santiago de  Chili. Comme lors des crimes coloniaux, l’Occident, auteur et complice, garda un épais silence. Au point que le tristement corps expéditionnaire belge continue à défiler chaque 21 juillet, fête nationale belge, +devant l’ancien palais royal à Bruxelles, sous le prétexte fallacieux classique d’avoir mené une opération humanitaire de sauvetage d’otages. Selon Ludo De Witte, L’assassinat de Lumumba, Paris, Karthala, 2000, p.348, « [l’] opération Ommegang va faire couler une rivière de sang congolais. Impossible de calculer combien de Congolais y ont laissé la vie. Selon les mercenaires, ils ont tué, seulement à Kindu, à peu près 3.000 Congolais. Selon l’officier belge Marlair, la rébellion est la répression ont coûté la vie à ‘’près de 300 Blancs et plus de 200.000 Congolais’’. Tout porte à croire qu’il y a eu un bien plus grand nombre de vies humaines sacrifiées ».

[22]   Le président Ahmed Ben Bella m’apprit que pendant son internement dans une « prison dorée » – le temps de la réunion des Pays Non Alignés-, Moïse Tshombe se nourrissait de pains et de sardines de conserve.

[23]   De Witte, Ludo, L’assassinat de Lumumba, op.cit., p.17

[24]  Ibid

[25]  Ibid

[26]  International Herald Tribune, May 19, 1997, p.11.

[27]  Jeune Afrique, n°1899, du 29 mai au 3 juin 1997, p.5.

[28]  Twaddell, William, International Herald Tribune, May 19, 1997,p.11

[29]  Bula-Bula, S., L’accord de Syrte du 18 avril 1999 pour le règlement des différends dans les Grands Lacs.Note de lecture, Revue africaine de droit international et comparé, octobre ,1999, tome 11, n°3, pp.418-436.

[30]  Quant à Yoweri K. Museveni, il avait certaines relations  particulières avec le président Muammar  El  Gaddafi. V.Okoth, P.Godfrey, Uganda’s Foreign   Policy towards the United States of America, The United States and Africa. From Independence to the End of the Cold War. Naïrobi, East African Educational Publishers, 1996, pp.116-122. L’auteur affirme  notamment” As a trusted non Arab, Museveni often paid visits to President Ronald Reagan and in turn , Reagan’s daughter, Maureen Reagan, became an important US unofficial emissary to Uganda on the Libyan…” , Ibid, p.117.

[31] Dallaire, Roméo, Lt Gen, Shake hands with the Devil. The failure of humanity in Rwanda , London, Arrow Books, p.532.  Qu’un officier occidental  oublie Waterloo laisse perplexe. Pour ne rien dire de Sainte Hélène.

[32]  Mandela Nelson, Long Walk to Freedom, London, Abacus Books, 1996, p.354.

[33]  Ibid, p.155.

[34]  Ibid. Les italiques sont de nous.

[35]  Ibid. Les italiques ont été ajoutés

[36]  Ibid. Les italiques sont de nous.

[37] Lire Bula-Bula, Sayeman, Les fondements de l’Union africaine, Annuaire africain de droit  international, vol. 9, 2001, pp.71, note 85.

[38] Bula-Bula, Sayeman, L’ambigüité de l’humanité en droit international. Leçon inaugurale à l’occasion de la rentrée académique 1998-1999 des universités officielles du Congo, Kinshasa, Presses de l’Université de Kinshasa, 1999, p.19.

[39] L’expression est de Christopher Gregory Weeramantry, opinion dissidente jointe à l’avis consultatif du 8 juillet 1996, Affaire de la Licéité de la mence ou de l’emploi d’armes nucléaire, CIJ, Rec, 1996, pp.456-458.

[40]   Gua, Nerin, Les secrets des archives américaines. Ni De Gaulle, ni Thorez, Paris, Albin Michel, 1983, p.256. Un ordre exécutif du président J.F Kennedy du 20 juin 1963  serait ainsi libellé : « … Puisque le président Ben Bella me demande l’envoi d’importants contingents d’experts américains, même des conseillers militaires, j’entends satisfaire ce désir ».

[41]  La note de Moscou adressée à Guy Mollet affirmait singulièrement : « … le gouvernement soviétique est pleinement résolu à recourir à l’emploi de la force pour écraser les agresseurs et rétablir la paix en Orient  ». En réponse, Paris disait : « …[l]a France est prête à accepter un ‘ cessez-le-feu’ définitif… », Revue générale de droit international public, 3ème série, t. XXVIII, n°11, janvier-mars 1957, pp.152-153.

[42]  Gromyko, Andrei, Mémoires, Paris, Belfond, 1989,  p.162.

[43]  Ibid, p.163.

[44]  Gun, Nerin, Les secrets des archives…op.cit, p.257. Ronald Reagan n’a-t-il pas envahi la Grenade en octobre 1983 sous le prétexte fallacieux ? Les exemples sont légions de l’Amérique latine à l’Asie du Sud-Est en passant par le Moyen-Orient et l’Asie mineure ainsi que par sous-traitant interposés, l’Afrique.

[45]  Ibid

[46]  Ramonet, Ignacio, Fidel Castro. Biographie à deux voix, Paris, Fayard, Galilée, 2006, p.285.

[47]  Ibid.

[48]  Ibid, pp.285-286.

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